Marcel n'a jamais aimé parler de lui. Pendant quarante-deux ans, il a navigué sur la Gironde comme ses père et grand-père avant lui, chargeant et déchargeant des barriques au port de Pauillac dans le froid humide des matins d'hiver, manœuvrant ses gabares dans les courants capricieux de l'estuaire sans faire d'histoires. « Le fleuve, ça ne se raconte pas, ça se vit », répétait-il volontiers pour esquiver les questions. Puis il a rejoint notre antenne, à 74 ans, et il a commencé à raconter.
C'est sa petite-fille, Lucie, qui l'a convaincu de pousser la porte de notre local au port en janvier dernier. Étudiante en histoire à Bordeaux, elle avait entendu parler de nos Veillées de la Mémoire et pensé immédiatement à son grand-père. « Je savais qu'il avait des choses à dire, mais en famille il n'en parlait presque jamais. Je crois qu'il pensait que ça n'intéressait personne. » Marcel est venu une première fois pour « voir comment ça se passe ». Il est revenu chaque mois depuis.
« C'est comme si on lui avait rendu quelque chose. Comme si tout ce qu'il avait vécu avait soudainement de la valeur. »
La fille de MarcelCe que Marcel a apporté dans nos archives est exceptionnel. Il est l'un des derniers à avoir navigué sur des gabares à voile avant la motorisation complète de la flotte dans les années 1970. Il se souvient des noms des équipages, des bateaux, des propriétaires de chais avec qui il traitait. Il connaît les anciens noms des grèves et des courants, une toponymie orale qui n'apparaît sur aucune carte moderne. Lors de sa troisième session, il a décrit avec une précision stupéfiante la technique du virage en godille dans le chenal étroit au large du Beychevelle — une manœuvre que nos bénévoles n'avaient jamais entendu mentionner dans aucun autre témoignage.
Mais au-delà des faits techniques, c'est la dimension humaine de ses récits qui touche les participants. Marcel parle des relations entre gabariers — la solidarité instinctive quand un bateau était en difficulté, les rivalités amicales entre équipages pour la vitesse ou le chargement le plus propre, les repas partagés à quai dans des auberges aujourd'hui disparues. Il évoque sans amertume la fin progressive de son monde : l'arrivée des camions, la fermeture des petits ports secondaires, le silence de plus en plus profond sur un fleuve autrefois bruyant de voix et de manœuvres.
Depuis qu'il participe aux Veillées, Marcel a changé. Sa fille le remarque : il est plus disert à table, il sort davantage, il a repris contact avec d'anciens collègues qu'il n'avait pas vus depuis des années et qu'il a invités à leur tour à témoigner. « C'est comme si on lui avait rendu quelque chose », dit-elle. « Comme si tout ce qu'il avait vécu avait soudainement de la valeur. » Il a aussi accepté, pour la première fois, d'emmener Lucie sur l'estuaire en barque pour lui montrer les lieux qu'il avait décrits — les grèves, les passes, les berges où les gabariers tiraient les bateaux à la corde dans les calmes plats d'été.
L'histoire de Marcel nous rappelle pourquoi ce travail est urgent. Chaque année qui passe, des témoins disparaissent sans avoir été écoutés. Notre antenne ne peut pas tout recueillir seule — mais avec le soutien des familles, des communes et de tous ceux qui tiennent à la mémoire de ce fleuve, nous pouvons faire en sorte que la Gironde reste un fleuve qui se raconte. Si vous connaissez un Marcel dans votre entourage, parlez-lui de nous. Il attend peut-être, lui aussi, qu'on lui demande.
Parlez-lui de nous — nous répondons à tous les messages en deux jours ouvrables.