Les Veillées de la Mémoire se tiennent un jeudi par mois dans la salle du port de Pauillac. La formule est simple : quatre ou cinq anciens marins du Médoc, un magnétophone, du vin de la région, et des heures qui passent trop vite. Ce que l'on recueille lors de ces soirées n'existe nulle part ailleurs — des savoirs de navigation transmis de père en fils pendant des générations, aujourd'hui menacés de disparaître avec leurs derniers dépositaires.

L'initiative est née d'un constat douloureux. En 2018, l'un de nos membres fondateurs a assisté aux funérailles d'un ancien gabarier du Verdon sans qu'une seule ligne de son savoir n'ait été consignée. Cet homme connaissait par cœur les courants traîtres du chenal de la Mauvaise, les noms anciens des bancs de sable, les signes que donnait le ciel avant une tempête d'estuaire. Tout cela est parti avec lui. C'est ce vide qui a donné naissance aux Veillées.

« Tout ce qu'il avait vécu avait soudainement de la valeur. »

La fille de Marcel, participant aux Veillées

Aujourd'hui, chaque session est préparée en amont. Nos bénévoles contactent les participants plusieurs jours avant pour leur suggérer un thème : les marées de printemps, le chargement des barriques à Pauillac, les relations avec les négociants bordelais, les hivers de gel sur le fleuve. Cette préparation libère les langues. Les anciens arrivent avec des anecdotes précises, des noms de bateaux, des dates gravées dans la mémoire. Autour de la table, les récits s'appellent les uns les autres, et ce qui devait durer deux heures en prend souvent quatre.

Les enregistrements sont ensuite traités par une petite équipe de transcription composée de retraités et d'étudiants de l'université de Bordeaux, dans le cadre d'un partenariat pédagogique. Chaque témoignage est indexé, transcrit et versé dans notre fonds d'archives sonores, accessible sur demande aux chercheurs, aux familles et aux établissements scolaires de la région. Plus de deux cent quarante heures de témoignages ont ainsi été préservées depuis le lancement du programme.


L'impact dépasse largement la conservation documentaire. Pour beaucoup de participants, les Veillées représentent une forme de reconnaissance sociale inattendue. Des hommes et des femmes qui ont passé leur vie à travailler dans l'ombre du fleuve — parfois jugés peu instruits parce qu'ils avaient quitté l'école tôt pour naviguer — découvrent que leur mémoire est précieuse, que des gens viennent de loin pour les écouter. « On m'avait jamais demandé de raconter comme ça », nous a confié Germaine, 83 ans, épouse de gabarier venue partager les récits de son mari décédé. « J'ai l'impression que sa vie compte encore. »

Les Veillées de la Mémoire sont ouvertes à tous. Si vous avez navigué sur la Gironde, si un parent ou un proche a travaillé sur le fleuve, ou si vous souhaitez simplement écouter et contribuer à la transcription, contactez notre antenne à Pauillac. Aucun savoir n'est trop modeste, aucun détail trop ordinaire. Ce sont précisément les choses ordinaires — un nœud particulier, une façon de lire le vent, un chant de manœuvre — qui font l'histoire vivante d'un port.


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Les Veillées ont lieu le premier jeudi de chaque mois — venez nous rejoindre.

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